Pourquoi voulons-nous tous devenir free-lances ?

Jeudi 17 août 2017 — Le marché du travail est en pleine évolution. En Belgique, pays de la « guerre des talents », nous constatons qu'il est de plus en plus difficile de trouver des gens intéressés par un emploi fixe et qui acceptent de s'engager à long terme. Le nombre de free-lances augmente, mais pourquoi ?

Ce n'est pas nouveau que les indépendants jouissent d'une plus grande liberté que les autres travailleurs. Il n'est dès lors pas surprenant qu'après quelques années à avoir travaillé comme employés, nos millennials soient convaincus que l'herbe est plus verte du côté des free-lances. Cette jeune génération entend, en effet, mener sa carrière comme elle l'entend autant que possible, ce qui implique également de pouvoir quitter son employeur quand bon lui semble. De plus en plus de gens décident dès lors de devenir indépendants : selon Unizo[1], on a observé en 2016 une augmentation de 5,3 % par rapport à 2015.

Créativité

Les millennials qui ont terminé leurs études pendant la crise économique recherchaient activement un emploi fixe leur garantissant la sécurité. Ils ont préféré le certain à l'incertain, mais ils ont assez vite été déçus, car le marché du travail redevenait de plus en plus attractif : ils se sont alors retrouvés coincés dans des horaires de travail fixes (38 heures par semaine, 20 jours de congé par an...) et ont vu leur liberté se restreindre. Ce qu'ils voulaient en fait, aussi avides d'apprendre qu'ils le sont, c'était continuer à se former. Mais cela est assez compliqué à combiner avec le statut rigide d'employé. Ils ont remarqué que leurs compétences étaient appréciées sur le marché et ont souhaité prendre davantage de risques.

Mais les millennials ne feraient pas honneur à leur génération s'ils n'avaient pas sauté le pas de manière créative. Dans les jeunes ménages à deux revenus, nous observons toujours plus souvent qu'un des deux conjoints a un emploi fixe tandis que l'autre travaille en tant que free-lance. Cela permet au ménage d'être plus flexible et d'assumer plus facilement les obligations familiales.

Nos jeunes travailleurs recherchent donc de la flexibilité et de la liberté, sans renoncer aux possibilités de carrière. Ils veulent du sur-mesure et refusent catégoriquement de marcher en rang comme tout le monde. Ils ne cherchent pas un emploi dans leur région d'origine et sont même prêts à voyager pour leur carrière : l'année dernière, les jeunes partis travailler à l'étranger étaient presque 30 % plus nombreux qu'il y a 10 ans.[2] Les millennials sont prêts à sacrifier beaucoup pour leur métier, mais cherchent toutefois à conserver un certain équilibre entre vie professionnelle et vie privée ; une combinaison difficile à atteindre avec un emploi fixe classique.

Confrontation

L'augmentation du nombre de free-lances peut, dès lors, certainement s'expliquer en partie par l'offre, mais nos entreprises – les demandeurs – ne sont pas non plus étrangères à cette tendance. Un élément important pour les employeurs est la rentabilité. Un free-lance coûte en principe plus cher, mais comme vous pouvez faire appel à lui ou le retirer d'un projet de manière plus flexible, l'entreprise peut à son tour faire preuve de flexibilité, ce qui est en fin de compte plus avantageux.

Cela cadre en outre avec l'exercice de réflexion que les entreprises font aujourd'hui : quelles responsabilités, compétences et connaissances conservent-elles en interne (clés) et lesquelles délèguent-elles (non clés) ? L'idée sous-jacente est qu'on ne peut pas être bon en tout. Voici un exemple :

Il y a quelques années de cela, de nombreux informaticiens se sont vu offrir un contrat fixe dans le secteur bancaire, car l'informatique y était depuis longtemps une activité clé. Les profils IT étaient par conséquent très recherchés, mais ils n'hésitaient pas à passer rapidement d'une banque à l'autre. Le secteur avait dès lors des difficultés à attirer de nouveaux collaborateurs et a quelque peu négligé la qualité de l'output. Lorsque les banques ont été confrontées à la révolution numérique – qui devait se dérouler rapidement –, elles ont compris qu'il n'était plus possible de garder toute leur expertise en interne. Elles ont alors commencé à externaliser certaines tâches et à déployer des ressources en fonction des compétences dont elles avaient besoin et elles ont fini par recruter plus souvent des spécialistes IT en tant que free-lances plutôt qu'employés fixes, ce qui a valu à l'informatique de ne plus être une de leurs activités clés.

Gagner 40 % de plus

La tendance des free-lances s'étendra à d'autres secteurs où les métiers en pénurie sont nombreux, tels que la construction. On observe également un changement des mentalités dans le secteur de la comptabilité. Les jeunes diplômés apprennent les ficelles du métier de comptable dans les grands bureaux pour ensuite travailler comme indépendants quelques années plus tard.

Même au niveau des soins infirmiers – un métier typiquement en pénurie en raison des horaires et des postes irréguliers –, devenir indépendant est une tendance qui se développe. Le nombre d'infirmiers à domicile indépendants augmente considérablement. Ils peuvent en effet décider eux-mêmes de leurs horaires, ce qui leur donne beaucoup de liberté, et gagnent 30 à 40 % plus qu'avec un contrat de travail fixe[3], ce qui est également non négligeable lorsqu'on envisage de devenir indépendant.

Cette forte augmentation signifie-t-elle qu'il n'y aura plus aucun employé à temps plein d'ici quelques années ? Non, mais cette tendance à la hausse signifie que pour les professions en pénurie, nous aboutirons à une situation plus équilibrée entre les employés permanents et les travailleurs free-lances.

Perfectionnement

Ce à quoi nous devons également faire attention est l'appauvrissement des connaissances (technologiques). La relation entre employeurs et employés est totalement différente de celle entre donneurs d'ordre et free-lances. Ces derniers sont, d'une certaine manière, des fournisseurs : ils offrent leurs services et leurs compétences à des clients qui en ont besoin. L'informaticien free-lance qui travaille dans le secteur bancaire utilisera également dans une autre banque les connaissances qu'il aura acquises dans une précédente.

Il est évident que la responsabilité d'optimiser ses compétences et de se perfectionner incombe au free-lance, afin qu'il puisse se créer suffisamment de débouchés. Le donneur d'ordre considère actuellement que cela n'est pas de son ressort, ce qui pourrait mener à un appauvrissement des connaissances technologiques. Le système éducatif doit tenir compte du fait que les jeunes diplômés n'opteront pas forcément pour un statut d'employé et qu'il faut dès lors prévoir une formation concernant le statut spécifique d'indépendant. Ils pourront de cette manière faire un choix informé sur la voie qu'ils souhaitent suivre.

Risques

Le statut d'indépendant n'est en outre pas sans risques. Un travailleur qui envisage de devenir free-lance surestime souvent les revenus auxquels il peut s'attendre. Le danger réside en effet dans le fait que le revenu facturé risque d'être immédiatement dépensé. On oublie souvent qu'il y a encore des cotisations sociales à payer et qu'il n'y a pas de pécule de vacances. Et quid du revenu garanti et de la constitution d'une pension ? Une gestion financière saine est donc essentielle pour les indépendants et représente un souci bien moins important pour les salariés.

Les entreprises doivent aussi mûrement réfléchir aux risques qu'elles prennent en travaillant avec des free-lances et donc en externalisant leurs connaissances. En effet, une partie de l'ADN de l'entreprise est alors également externalisée et une fois que c'est fait, on peut difficilement revenir en arrière.

Enfin, nous devons tenir compte que la fuite des cerveaux en Belgique peut encore augmenter. Un travailleur belge avec un contrat d'employé, un bagage de connaissances spécifiques, de la flexibilité et de la mobilité qui décide de devenir indépendant peut être très sollicité à l'étranger et alors décider d'exporter son talent hors de nos frontières. Les questions que l'on se pose actuellement sont de savoir combien de temps ces personnes resteront à l'étranger et si elles reviendront un jour avec plus de connaissances et de compétences.

Tout un monde

Pour terminer, le précurseur du travail en free-lance, l'intérim, continuera selon moi d'exister, mais de plus en plus pour les débutants et les profils opérationnels. Les professionnels aux compétences spécifiques et avec plus d'expérience devraient quant à eux se tourner davantage vers le statut d'indépendant et le contracting. La combinaison de cette forme de travail et de la possibilité d'externaliser ouvre tout un monde de flexibilité pour la génération qui n'est plus intéressée par des journées de 9 à 17 h.

 

Robby Vanuxem, Managing Director Hays Belgique

 

[1] Unizo : http://www.unizo.be/sites/default/files/freelancer_focus_2016.pdf

[2] Source : Knack.be

[3] *http://www.jobat.be/nl/artikels/het-loon-van-een-verpleegkundige-1800-euro-netto/ et http://www.zelfstandig-verpleegkundige-worden.be/Voordatjestart/Inkomstenzelfstandigverpleegkundige.aspx